En juin 2026, Donald Trump a signé un décret qui dit une chose très simple et très brutale : l'IA est devenue un enjeu majeur de sécurité nationale. Quelques jours plus tard, Anthropic s'est vu interdire de donner accès à ses modèles les plus avancés aux utilisateurs étrangers... et quand je dis « étrangers », ça veut dire vous, moi, les entreprises françaises, les chercheurs européens, tout le monde sauf les États-Unis. Du jour au lendemain, un outil devenu indispensable pour la recherche, l'industrie et la cybersécurité a cessé de fonctionner pour des clients qui en dépendaient quotidiennement.
Asma Mhalla, politiste et chercheuse invitée à NYU, a analysé ça dans Le Figaro avec une clarté que je trouve remarquable. Elle commence par utiliser une expression qui vient du monde militaire, et qui m'a beaucoup marqué : « l'inertie consciente ». C'est-à-dire qu'on voit le mur, on sait qu'il y a un mur, mais on décide malgré tout de continuer dans sa direction. Et quand je lis ça, je me dis que c'est exactement ce que font beaucoup d'entreprises françaises avec leur dépendance IA... elles voient le mur, elles savent qu'il est là, mais elles continuent à rouler vers lui.
« La question est donc profondément géopolitique. La séquence Anthropic rappelle que les États-Unis peuvent, de manière unilatérale, décider de restreindre l'accès à des capacités devenues essentielles pour la recherche, l'industrie, la cybersécurité ou la défense. »
Et Mhalla d'enchaîner, presque comme une prof d'histoire qui déroule le fil : en 2019, le Health Data Hub a choisi Microsoft pour héberger les données de santé françaises. En 2020, pendant le Covid, les grandes plateformes technologiques sont devenues les opérateurs indispensables de la continuité économique, ce que Naomi Klein avait appelé le « Screen New Deal ». Puis TikTok, puis le rachat de Twitter par Elon Musk, puis les semi-conducteurs, puis le cloud, puis l'IA générative... et à chaque fois la même scène se joue : tant que les intérêts convergent, la dépendance reste invisible, c'est lorsque les intérêts divergent qu'elle devient un rapport de force.
Big Tech et Big State : le rééquilibrage
Ce que Mhalla décrit, c'est un rééquilibrage du rapport de force entre les Big Tech et ce qu'elle appelle le « Big State », c'est-à-dire l'État américain. Washington rappelle une règle qui n'avait pas besoin d'être écrite : quand une technologie devient stratégique, l'État reprend la main. Et le décret du 2 juin 2026 marque un point de bascule, parce que jusqu'à présent les États-Unis mobilisaient leur avantage technologique surtout sur le terrain industriel, via le contrôle des semi-conducteurs... et bien là, le contrôle se déplace vers les modèles eux-mêmes, vers des capacités de production, d'analyse et d'organisation de la connaissance. Une nouvelle géopolitique capacitaire émerge sous nos yeux, comme elle dit, où se superposent enjeux industriels, technologiques, militaires et cognitifs.
Et là, Mhalla dit quelque chose que je trouve fondamental : le véritable sujet, ce n'est pas Anthropic. Le véritable sujet, c'est de comprendre jusqu'à quel point l'Europe accepte de voir ses capacités stratégiques dépendre de décisions prises à Washington. C'est une question qui devrait tenir éveillé chaque DSI, chaque DAF et chaque dirigeant d'entreprise en Europe... parce que la réponse, aujourd'hui, c'est « presque totalement ».
Sovereignty as a service : la souveraineté comme négociation
Mhalla parle aussi de quelque chose d'assez fascinant : les pays du Golfe, l'Arabie saoudite, les Émirats, savent qu'ils n'ont ni les meilleurs modèles d'IA ni les semi-conducteurs les plus avancés. Et bien ils ont construit une stratégie qui consiste à devenir incontournables sur certains maillons de la chaîne : ils échangent des ressources stratégiques, du foncier, de l'énergie, contre de l'influence. C'est ce qu'elle appelle le « sovereignty as a service », la souveraineté comme service, c'est-à-dire la souveraineté comme capacité de négociation dans des chaînes de valeur mondiales.
Et ça me fait réfléchir, parce que la meilleure position de négociation, c'est quand on peut s'en passer... or un modèle open source, installé sur un serveur on-premise, dans votre bâtiment, avec vos données, ça ne peut pas être coupé par un décret à Washington. Ça ne peut pas voir son prix multiplié par dix parce qu'un fournisseur décide de montrer ses muscles. Ça ne peut pas être utilisé comme levier de pression géopolitique. La souveraineté la plus concrète qui existe, c'est de faire tourner vos modèles sur vos machines.
La souveraineté commence par le serveur dans la cave
On parle beaucoup de souveraineté numérique en France, il y a des rapports, des appels d'offres pour des gigafactories, des consortiums d'entreprises qui se réunissent... mais la plupart du temps, la conversation reste abstraite. « Souveraineté » comme slogan, comme mot-clé dans une présentation PowerPoint, comme ligne dans un communiqué de presse. Et bien la souveraineté la plus concrète que je connaisse, c'est un modèle open source servi par Ollama, qui tourne sur un serveur dans la cave de votre entreprise, avec vos données qui ne quittent jamais votre réseau.
Je me suis vraiment spécialisé là-dedans, et je vais vous dire pourquoi : c'est parce que c'est la seule réponse technique à un problème géopolitique. Les décrets, les rapports, les communiqués de presse, c'est nécessaire, mais ça ne fait pas tourner un modèle de langage. Un serveur, lui, il tourne, qu'il y ait un décret ou pas, qu'il y ait un rapport ou pas, qu'il y ait un communiqué ou pas. Et c'est pour ça que je pense que la souveraineté commence par le serveur dans la cave, et pas par le communiqué de presse.
Si la séquence Anthropic vous a fait réfléchir sur la dépendance de votre entreprise, et bien c'est peut-être le moment d'en parler concrètement.