Qui veut tuer encore plus les libertés individuelles ?

Après les terribles attentats qui ont frappé la France et le formidable soulèvement populaire qui en a découlé, vient l’heure des questions. Notamment celles, inévitables, concernant le domaine législatif, à travers la confidentialité des échanges. Ou encore des carences dans le suivi des terroristes pour les experts du renseignement. « Qu’est ce qui n’a pas marché ? » Pas mal de choses de ce côté, d’après Le Monde. Pour les services de renseignement, le problème réside aujourd’hui plus dans la capacité d’analyse que dans celle de la captation. Ils y a tellement de données collectées à l’aveugle qu’il faut beaucoup d’experts pour pouvoir tout analyser et trier. N’y a t-il pas de solutions alternatives ?

Les libertés individuelles sont un totem à protéger

Une fois ces questions posées, en viennent naturellement d’autres : comment améliorer la situation actuelle pour être plus efficace face à la menace terroriste ? Que doit-on faire de plus ? Doit-on faire un Patriot Act à la française ? Sûrement pas ! Et pourtant comme à chaque fois, les politiques foncent droit dans le panneau de la surenchère. Il y a de nouveaux problèmes ? On va faire de nouvelles lois… Surtout en taisant le fait que les actuelles ne sont déjà pas appliquées convenablement. Faire des adaptations ou de nouvelles lois ne produiraient qu’un seul effet : une hausse de la surveillance aveugle, néfaste pour tout le monde. Et c’est évidemment par là que le mal arrive.

En France, Manuel Valls a déjà ses idées, et comme avec les autres propositions politiques de tout bord, on tombe vite dans la surenchère sécuritaire : nouvelles lois (alors que les précédentes ne sont même pas passées par décret), nouvelles mesures dans les prisons (alors que les actuelles sont rarement appliquées faute de moyens), et j’en passe… La plupart du temps, des lois suffisantes existent déjà. De nouvelles mesures peuvent être potentiellement dangereuses : surveiller plus profondément les réseaux sociaux ? Il faut voir ce qu’il y a derrière… Vouloir tout scanner dans ce qui est dit publiquement est non seulement une grande perte de temps, mais aussi potentiellement liberticide.

Que se passe t-il si jamais l’algorithme de surveillance passe outre ses réglages de départ ? Si il est mal programmé ? Qui surveille ceux qui surveillent ? Comment serait il possible qu’il n’y ait aucune dérive à titre personnel ? Je vous rappelle à ce titre que les agents du GHCQ britannique ont espionné des milliers de conversations Skype, dont 12% étaient dénudées et ils ont du bien s’amuser… Vous voyez un peu plus le danger ?

La doctrine britannique “Open Bar”… surtout si le bar est fermé

TheNextWeb_2015-janv.-13Maintenant, peut-on aller encore plus vers le pire en terme de menaces des libertés ? La réponse est malheureusement oui. Elle nous vient encore de Grande Bretagne, où la palme de la proposition liberticide est depuis hier attribuée à David Cameron, le premier ministre britannique. Il vient en effet d’annoncer que le fait d’avoir des correspondances non déchiffrables par le gouvernement britannique pourrait bientôt être considéré comme hors la loi. Je ne sais pas si vous vous rendez compte, mais ce serait une catastrophe mondiale si son avis était repris, partagé et qu’il inspirait fortement d’autres pays. Il n’est pas le premier à avoir pensé à cela, mais il est le premier à le dire aussi clairement.

Si l’on se réfère au monde réel, voici ce qui est dit en substance : « en partant travailler, laissez votre porte d’entrée ouverte, on doit pouvoir aller et venir chez vous comme bon nous semble ! » En résumé, chez vous c’est open bar ! Laisseriez vous votre porte ouverte au tout venant, pour bien montrer que vous n’avez « rien à cacher ? » Permettriez vous à n’importe qui de rentrer chez vous, regarder vos photos, vos agendas, vos conversations et vos objets personnels ? Vous ne le feriez évidemment jamais. Alors pourquoi se permettrait-on d’accepter cela dans le monde numérique ? Cela serait purement insensé de laisser faire.

Rappelons nous que l’on revient rarement en arrière dans l’histoire de la législation, et il est très difficile de défaire une loi mal tricotée… A la place, on va en faire deux ou trois nouvelles, souvent moins efficaces. Pour palier les carences des premières et réduire encore plus les libertés individuelles. Cela est liberticide pour l’ensemble des citoyens, il faut le dire haut et fort. A ce petit jeu, les gouvernements peuvent compter sur le manque de clairvoyance de la population et sa soumission. Et malheureusement, sur une majorité de la population, ça marcherait :

– « Madame Michu, vous trouvez ça normal que de vilains terroristes puissent échanger des secrets en toute impunité ?”

– « Oh bah non alors !”

– « Pensez vous donc qu’il faille interdire les systèmes de chiffrement ?”

– « Oh bah oui, parce que de toutes façons ça sert à rien ces trucs ! Moi en tous cas je ne m’en suis jamais servi.”

– « Donc, vous trouveriez normal que le gouvernement puisse écouter tout le monde pour s’assurer que tout aille bien ?”

– « Bah oui évidemment ! Moi j’ai rien à cacher ou à me reprocher… et puis ceux qui utilisent des méthodes de chiffrement, ils doivent forcément être louches !  C’est vraiment suspect de chiffrer ses données…”

Vous voyez poindre la catastrophe… Avec un discours tel que celui de David Cameron, celui qui chiffre ses conversations sera d’emblée suspect. Comme le dit Phil Zimmerman, dans le documentaire “Une contre histoire de l’internet” de Jean-Marc Manach, « si la vie privée est hors la loi, alors cela veut dire que seuls les hors la loi ont droit à une vie privée. » Ce serait une véritable catastrophe, un changement de paradigme brutal et précurseur d’un changement de civilisation, vers du plus obscur et oppressant, rien de moins.

Aucun gouvernement, quel qu’en soit le motif, ne devrait espionner sa population tout entière sous prétexte que c’est plus « facile » à faire, ou pour simplement pour palier des carences législatives ou celles du renseignement.  Il est facile de vouloir étouffer en aval ce que l’on a pas correctement mis en lumière en amont. Malheureusement c’est déjà le cas dans la plupart des pays du monde. Prendre le peuple pour des poires et vouloir tout écouter en temps réel, en tous temps et sans aucun filtre, est déjà un danger énorme pour les libertés. Snowden l’a déjà démontré à maintes reprises. Va t-on laisser les gouvernements de tout bord aller vers encore moins de libertés ? C’est clairement la sens de la marche prise, et c’est ce qui est dramatique.

La vie privée n’est pas un problème de “vieux cons”

Le très bon journaliste Jean-Marc Manach a écrit un livre au titre évocateur : “La vie privée, un problème de vieux cons ?” Il semble pourtant se dessiner une fracture entre ceux qui ne comprennent rien à la culture d’internet, et qui par peur, veulent le contrôler, et ceux qui se battent pour ne pas que nos libertés de base sombrent. Pour en revenir à l’interdiction du chiffrement, vouloir mettre hors la loi des sociétés comme Apple, Google ou WhatsApp, qui chiffrent désormais leurs contenus par défaut, c’est tout simplement une atteinte phénoménale aux libertés individuelles. Cela au profit d’un petit groupe de responsables et dirigeants qui estiment que la vie privée est un concept dépassé. A ce titre, il y a l’hallucinante réaction d’Eric Schmidt, PDG de Google, quand des journalistes ont osé retracer les faits et gestes de sa vie privée, uniquement grâce à ce qu’ils trouvaient… sur Google. Le PDG a tout simplement blacklisté à vie les journalistes et le site qui avaient osé prendre des informations – publiques ! – sur lui pour les exposer dans un article.

Pour ces dirigeants, c’est surtout « on vous espionne de toutes parts, mais surtout ne faites pas de même avec nous ! » Pour Eric Schmidt comme pour beaucoup d’autres, tout est public, et de facto plus personne ne peut avoir de secrets. N’a t-il pas récemment dit « si vous ne voulez pas qu’une chose apparaisse sur internet, vous devriez peut être commencer par ne pas la faire ? » Je vous rappelle aussi que Mark Zuckerberg, PDG de Facebook, a récemment racheté à prix d’or les 4 villas autour de la sienne pour être plus tranquille et ne pas pouvoir être espionné par des voisins… « Faites ce que je dis, pas ce que je fais ! »

Ultra Protection

L’ultra protection ne doit pas être seulement pour les peaux sensibles 😉

Et bien, tout le monde a des secrets, parfois très simples et risibles, mais chacun a évidemment le droit de les garder. Chacun à droit à une vie privée. Dont les données ne soient pas indistinctement éventées par quelque service commercial ou gouvernemental que ce soit, sous prétexte « préventif ». Attention, cela ne veut pas dire que les terroristes doivent pouvoir garder leurs secrets et communiquer en entre eux, nous sommes bien d’accord. Mais vouloir interdire à un pays tout entier d’utiliser le chiffrement sous prétexte qu’il y a 2000 à 3000 suspects à surveiller, ce serait une véritable abomination. Wharol parlait du quart d’heure de gloire que chacun peut un jour obtenir, moi je vous parlerais plutôt du quart d’heure d’anonymat, qui va un jour devenir une denrée rare et pour laquelle chaque citoyen se battra. Ca va devenir un luxe. Je ne suis pas quelqu’un de pessimiste, mais force est de constater qu’à force de se faire endormir, le réveil sera un jour bien brutal… si quelqu’un se réveille.

Il ne faut pas qu’une émotion planétaire comme celle qui nous a traversé en ce si terrible mois de janvier occulte les libertés de chacun. Il faut être vigilant et savoir se battre pour les libertés fondamentales. La liberté ne s’obtient pas, elle se conquiert. Le pire, c’est que des magazines français comme les Echos partagent le point de vue de Cameron et du gouvernement français dans un édito provoc et consternant, en affirmant que “nous serons amenés à rogner quelque peu sur nos libertés individuelles. Les événements tragiques de ces derniers jours devraient nous faire accepter ce sacrifice.” Certainement pas !

Si comme mentionné de toutes parts, la cyberguerre arrive, il est justement temps de savoir se protéger efficacement et de ne surtout pas accepter de se mettre à poil au nom de la sécurité intérieure. Il est grandement temps de prendre conscience des dangers et des politiques liberticides qui peuvent nous mener droit dans le mur, et d’arrêter de vouloir à tout prix opposer sécurité contre libertés individuelles. Après la prise de conscience, il est donc temps d’agir.